Pour la première fois de son histoire récente, le royaume voit s’ouvrir dans sa capitale un établissement inspiré des bars traditionnels, où la bière coule… mais sans alcool. L’engouement du public est immédiat.
À Riyad, le bar dénommé A12 connait une aflluence monstre depuis son ouverture en avril dernier. Et pour cause, il s’agit du premier établissement de la capitale à proposer des bières à ses habitués, mais exclusivement en version sans alcool.
Depuis 1952, l’Arabie saoudite interdit formellement la consommation et la vente d’alcool sur son territoire. Cette prohibition, ancrée dans la loi islamique qui gouverne le royaume, s’accompagne de sanctions particulièrement sévères pour ceux qui oseraient la transgresser.
L’ouverture de A12 représente ainsi une nouveauté majeure objet de toutes les curiosités, même si elle respecte scrupuleusement le cadre légal existant. « Les clients nous demandent quotidiennement si ces bières contiennent de l’alcool, d’où elles viennent et comment elles sont fabriquées« , explique un responsable de l’établissement, à Jamuna TV.
Sous la grande pinte dorée qui orne la façade, des clientes soulèvent discrètement leur voile intégral pour goûter cette boisson – le Warsteiner venu d’Allemagne – au nom encore tabou pour beaucoup, tandis que des jeunes hommes en thobe blanc se filment en train de trinquer, téléphone à la main.
Des clients entre curiosité et appréhension
Bières, cocktails et autres boissons y sont déclinés en versions sans alcool, reproduisant les codes d’un bar classique. De l’apparence des verres à l’ambiance générale, tout concourt à recréer l’expérience d’un véritable lieu de convivialité, sans transgresser l’interdit religieux.
« Rien que le mot ‘bière’ fait peur. C’est pourquoi j’ai décidé d’essayer« , confie un client à Jamuna TV, résumant le tiraillement entre fascination et crainte. Ce témoignage révèle la force de l’interdit culturel et religieux entourant l’alcool en Arabie saoudite.
Pour beaucoup de Saoudiens, s’asseoir dans un bar et tenir un verre de bière, même sans alcool, représente une expérience psychologiquement déstabilisante, tant ces gestes sont associés à des pratiques prohibées.
Hommes et femmes peuvent s’asseoir ensemble pour consommer leurs boissons, une configuration qui reste relativement rare dans l’espace public saoudien, bien que les normes sociales aient considérablement évolué ces dernières années.
Le reflet d’une société en mutation
L’ouverture d’A12 s’inscrit dans un vaste mouvement de transformation sociale porté par le prince héritier Mohammed ben Salmane à travers le programme « Vision 2030 ». Ce projet entend diversifier l’économie, dynamiser les secteurs du tourisme et du divertissement et accompagner la modernisation de certains aspects de la société saoudienne.
Le chercheur Sebastian Sons, du groupe de réflexion allemand CARPO, estime toutefois dans les colonnes du Figaro, que l’alcool ne jouera qu’un rôle marginal dans cette stratégie de modernisation. Selon lui, la plupart des visiteurs non occidentaux ne manifestent qu’un intérêt limité pour ce type de consommation.
Ces dernières années, le royaume a autorisé la réouverture des salles de cinéma, l’organisation de grands concerts internationaux ou encore la pratique du sport féminin. Il a également levé l’interdiction faite aux femmes de conduire, autant de décisions qui témoignent d’une profonde recomposition du paysage social saoudien.