Ce qui a commencé comme une boutade sur X est devenu en quelques jours l’un des mouvements politiques les plus suivis d’Inde, cristallisant la colère d’une jeunesse diplômée et sans emploi face à un pouvoir qui ne l’entend pas de cette oreille.
Il se présente comme la « voix des fainéants et des sans-emploi », revendique près de 23 millions d’abonnés sur Instagram et fait l’objet de plusieurs tentatives de censure de la part des autorités.
Il s’agit du « Parti des Cafards », devenu en quelques semaines un exutoire des frustrations pour une partie des opposants au pouvoir en Inde. À tel point que ses sympathisants, souvent qualifiés d’anti-nationalistes, évitent d’afficher ouvertement leur appartenance.
À l’origine de ce mouvement ? Une séquence initialement teintée d’ironie. Nous sommes le 15 mai lorsque, dans l’enceinte solennelle de la Cour suprême indienne, le juge Surya Kant répond avec condescendance à un jeune avocat qui l’interpelle.
« Il y a des jeunes comme des cafards, qui ne trouvent pas d’emploi et n’ont pas leur place dans la profession », lance le magistrat, les assimilant également à des « parasites » s’attaquant aux institutions.
Quand la satire dépasse la blague
Le juge tentera ensuite de nuancer ses propos, affirmant qu’il ne visait pas l’ensemble de la jeunesse, mais uniquement des individus détenteurs de « faux diplômes ». Trop tard : la phrase circule déjà massivement sur les réseaux sociaux indiens, suscitant une vague d’indignation.
Dès le lendemain, Abhijit Dipke, un entrepreneur indien basé aux États-Unis, choisit de répondre par l’ironie en publiant sur X une question en apparence anodine : « Et si tous les cafards se rassemblaient ? »
Dans la foulée, il dévoile les « conditions d’adhésion » à ce mouvement fictif, le Cockroach Janata Party (Parti du peuple cafard, CPJ). Parmi elles : être au chômage, paresser, passer son temps en ligne et exceller dans l’art de se plaindre. Un formulaire d’inscription accompagne cette initiative, présentée comme une parodie.
En quelques jours, la page dépasse les 20 millions d’abonnés, un rythme de croissance inédit dans l’histoire des mobilisations numériques en Inde.
Le signe d’une jeunesse désabusée
Aucun parti politique ni campagne institutionnelle n’avait jusque-là connu une telle progression en si peu de temps. Le profil des abonnés éclaire la nature de cette mobilisation.D’après des captures d’écran partagées par Dipke, plus de 94% des suiveurs seraient basés en Inde, dont une majorité âgée de 17 à 28 ans.
Le CPJ s’appuie largement sur l’autodérision, les mèmes, l’humour et des contenus générés par intelligence artificielle, tout en exprimant en filigrane une profonde lassitude au sein de la jeunesse indienne.
Selon un rapport récent de l’université Azim Premji de Bengaluru, cité par France 24, près de 40% des diplômés de moins de 25 ans sont sans emploi en Inde. Chez les 15-29 ans, le taux de chômage s’élève à 9,9%, atteignant 13,6% en milieu urbain.
Dans un pays où l’âge médian est de 29 ans et où les jeunes représentent plus de la moitié des 1,42 milliard d’habitants, le terrain apparaît particulièrement propice à l’expression du mécontentement.